Le Sommet du G20 des 3 et 4 novembre derniers, au-delà du contexte dans lequel il se tenait avec la situation en Grèce qui semble avoir monopolisée l’attention, revêtait un intérêt particulier pour le continent africain [1]. De tous les enjeux à l’ordre du jour de l’ambitieux G20 sous présidence française, en figurait un certain nombre d’importance directe pour le l’Afrique. Ces enjeux portaient notamment sur l’agriculture, et particulièrement sur la nécessité d’accroître la productivité et de réduire la volatilité des prix des matières premières agricoles compte tenu des risques qu’elle fait peser sur la sécurité alimentaire dans de nombreux pays africains. Le financement du développement occupait également une place centrale, avec pour objectif de soutenir le développement des infrastructures et d’assurer la sécurité alimentaire; dans le contexte actuel caractérisé par la multitude de défis du monde en développement et la disponibilité limitée de ressources publiques allouées au développement (ressources soumises à la crise des dettes souveraines et des déficits publics, sans oublier les menaces de récession ou tout au moins le ralentissement de l’activité économique en Europe, aux Etats-Unis et chez certains pays émergents), la nécessité de trouver des financements innovants s’avère une option à explorer sérieusement. A côté des enjeux dans ces deux domaines, figurait également la réforme du système monétaire international. Avant d’aborder chacune de ces questions et enjeux et les décisions qui auraient résulté du G20 de Cannes, il faut d’ores et déjà souligner que si l’on a noté quelques avancées sur certains de ces aspects, aucune décision majeure n’a été prise.
Nécessité de relancer la croissance économique
Du fait de la conjoncture économique mondiale actuelle, fragilisée par la conjonction de divers facteurs (politiques, économiques, financiers et psychologiques notamment), la crainte d’une nouvelle récession mondiale, et par conséquent la nécessité d’adopter des mesures de relance économique, se sont invitées à l’ordre du jour du G20.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser a priori, cette situation revêt pour l’Afrique (alors qu’elle a relativement bien résistée aux chocs économiques et financiers mondiaux de 2008 et que ses perspectives de croissance demeurent positives pour cette année et 2012) un risque majeur et par conséquent un motif de préoccupation. En effet, les performances économiques, commerciales et financières de la grande majorité des pays africains, du fait de leur structure économique, sont largement tributaires de la santé économique mondiale, particulièrement du dynamisme de leurs principaux partenaires qui se trouvent en Europe, en Asie (avec la Chine principalement) et en Amérique du Nord (Etats-Unis en tête).
La croissance en Afrique est en grande partie tirée par les prix des matières premières et par leurs exportations notamment vers l’Europe et la Chine. Par conséquent, si l’activité économique continue à se tasser en Europe et que cette dernière entre en récession, et si, par effet de contagion, se confirmait le ralentissement que l’on observe en Chine et plus globalement dans les pays émergents, du fait de la baisse de la demande chez leurs principaux clients (Européens et Américains) qui dynamisent leur activité économique (en attentant que la demande intérieur prenne le relai), cela aura nécessairement un impact significatif sur la situation économique en Afrique et sur ses perspectives de croissance. Et par la force des choses sur les efforts des pays africains pour réduire la pauvreté et atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), courant le risque de saper certains des acquis déjà réalisés.
L’Afrique, en tant que partie d’un monde de plus en plus interdépendant d’un point de vue économique, commercial et financier, et malgré la position marginale qui la caractérise encore au sein de ce système global, a donc plus qu’intérêt à ce que l’activité économique mondiale demeure dynamique. A ce titre, des mesures ont été adoptées par le G20 afin de "remédier à certaines fragilités à court terme et [de] renforcer les fondements de la croissance à moyen terme".
Il est notamment question pour les pays développés, principaux moteurs de la croissance mondiale, d’"adopter des politiques de nature à renforcer la confiance et à soutenir la croissance, et à mettre en œuvre des mesures claires, crédibles et ciblées pour rééquilibrer leurs finances publiques". Les pays en meilleure santé financière se sont engagés à "laisser fonctionner les mécanismes de stabilisation automatiques et à prendre des mesures discrétionnaires pour soutenir la demande intérieure si la situation économique devait s’aggraver fortement". Pour les pays émergents et ceux disposant d’excédents importants, il est notamment attendu d’eux d’"accroître la demande intérieure" et de mettre en place des mécanismes de promotion de l’emploi, notamment des jeunes, et de protection sociale. Les pays du G20 se sont enfin collectivement engagés à "renforcer les réformes structurelles pour augmenter la production dans [leurs] pays" et à adopter des "politiques monétaires [qui] préserveront la stabilité des prix à moyen terme et continueront de soutenir la reprise économique" [2].
Des engagements ont été pris par les principales puissances économiques mondiales. Toutefois, l’effectivité et l’efficacité de ces mesures demeurent encore à être éprouvées. Il est à espérer que ces mesures seront de nature à avoir un impact significatif sur le résultat de l’équation complexe de la croissance mondiale. Par ailleurs, il n’est sans doute pas inutile de préciser que le courage, la capacité des classes politiques dirigeantes des pays développés et leur engagement à mettre en œuvre les difficiles mesures que les situations nationales et le contexte international leur imposent seront aussi des facteurs primordiaux des solutions à apporter à la relance. La question du leadership est ainsi posée.
Comment financer le développement ?
Les ressources financières dégagées afin de soutenir la lutte contre la pauvreté et les efforts de développement dans les pays en développement, particulièrement en Afrique, n’ont semble-t-il pas été jusqu’à présent à la hauteur des multiples besoins et défis. Malgré les efforts consentis par les pays donateurs (l’aide publique au développement –APD-à atteint le chiffre record de 129 milliards de dollars en 2010) et l’"immense impact" [3] qu’a eu l’APD, les nombreuses promesses [4], y compris celles faites notamment en 2005 à Gleeneagles par les pays du G8 de doubler l’APD, n’ont pas connu pour l’heure la mise en œuvre et réalisation espérées. Ce qui a récemment fait dire au Secrétaire exécutif de l’Agence de planification et de coordination du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), le Dr Ibrahim Mayaki, que le fossé "entre les promesses faites et la réalité est devenu encore plus béant" [5]. Force est ainsi de reconnaitre que l’APD a montré ses limites; cela est d’autant plus vrai que même si les promesses étaient respectées, il n’est pas sûr qu’à elle seule l’APD viendrait à bout des nombreux défis en matière de développement en Afrique.
A cet effet, il faudrait également souligner que les efforts à fournir, y compris financiers, devraient également provenir en grande partie de l’Afrique elle-même. Bill Gates précise à cet effet dans le rapport qu’il a rédigé sur les financements innovants pour le développement que "développer les ressources intérieures des pays constituera la plus grande source de financement pour le développement" [6]. A ce propos, il est important de signaler que "l’essentiel du financement du développement de l’Afrique provient de l’Afrique", les ressources mobilisées à l’intérieur du continent s’étant élevées à "472 milliards de dollars en 2008, représentant ainsi 84% du financement du développement de l’Afrique" [7].
Même en associant ces deux sources de financement, tous les besoins en développement en Afrique sont loin d’être couverts. C’est de ce constat qu’a germé l’idée de dégager d’autres sources de financement et particulièrement de mettre en place des financements innovants. A ce titre, le G20 de Cannes a sans doute représenté une avancée pour cette idée qui fait laborieusement son chemin depuis plusieurs décennies avec la reconnaissance que "de nouvelles sources de financement doivent être trouvées pour répondre aux besoins de développement et faire face au changement climatique" [8]. Plusieurs options de financement ont été présentées par le rapport préparé par Bill Gates sans qu’il y ait d’accord explicit sur aucune d’entre elles, tout au plus la reconnaissance de la faisabilité de leur mise en œuvre et la latitude donnée à chaque pays d’adopter l’une ou l’autre d’entre elles. Parmi les options présentées [9] on retrouve:
- Des "contributions sur des activités mondialisées: taxe sur les billets d’avion, taxation des "soutes" (carburants) des avions et des bateaux, taxation du tabac et taxe sur les transactions financières";
- Les garanties d’achats futurs susceptibles accélérer la recherche en matière de vaccins;
- Les obligations destinées aux diasporas devant servir à "mobiliser l’épargne des migrants et de les orienter sur des investissements dans leur pays d’origine".
De ces options c’est celle portant sur la mise sur pied d’une taxe sur les transactions financières qui a émergé, devant faire l’objet de travaux ultérieurs par les Ministres des finances du G20. Dans l’intervalle, un certain nombre de pays et d’organisations internationales, parmi lesquels l’Afrique du Sud, l’Allemagne, le Brésil, la France, l’Organisation des Nations Unies, et l’Union européenne, ont exprimé leur soutien à son principe [10]; la France ayant même fait part de son intention de l’instaurer. Le Président français, Nicolas Sarkozy, a, à ce propos, exprimé le souhait que cette taxe soit mise en place au sein de l’Union européenne "dès l’année 2012" et d’ajouter que son pays "se battra pour que cette taxe devienne une réalité".
Toutefois, certaines voix ont exprimé des craintes de voir les budgets d’APD diminuer suite à la montée en puissance des financements innovants. A cet effet, il est important que ces financements ne soient pas un prétexte pour les pays donateurs de réduire leurs budgets alloués à l’APD. Il est à ce titre appréciable que dans leur communiqué final, les dirigeants du G20 aient rappelé "le rôle crucial de l'aide publique au développement pour atteindre les Objectifs du Millénaire pour le développement" et déclaré que "les engagements pris par les pays développés en matière d’aide doivent être honorés".
Aussi, dans un contexte caractérisé par la réduction des recettes budgétaires dans les pays développés du fait d’une croissance faible, par la nécessité de réduire les déficits et l’adoption de plans d’économie, il est à souhaiter que les ressources additionnelles qui seraient dégagées par cette taxe ne soient détournées de leur objectif initial, celui de financer le développement dans les pays pauvres, pour être principalement utilisées comme moyen de donner de l’oxygène aux budgets publics sous pression dans les pays développés et leur permettre de réduire leur endettement.
Il est déjà envisagé que ces ressources additionnelles contribuent à combler une partie des déficits publics; dans quelle mesure cela ne se ferait-il pas au détriment des dépenses de développement ? Là demeure l’inconnue. Toutes ces craintes et interrogations illustrent également le fait qu’on en sait encore très peu sur les modalités de mise en œuvre de cette taxe: quel sera le pourcentage de la taxe ? Quel sera le volume de transactions concerné ? En l’état actuel de ce qui est envisagé on note que la collecte et l’affectation des ressources mobilisées par ce moyen relèveront de la responsabilité et de la volonté uniques des autorités nationales des pays concernés. On peut ainsi s’interroger sur la transparence qui gouvernera à ces processus et à leur administration. Il pourrait être envisagé que les ressources collectées soient affectées à un fonds mondial (sur le modèle de celui contre le paludisme, le Sida et la tuberculose) qui se chargera de leur réaffectation à des pays ou à des programmes donnés (par le biais d’organisations ou agences onusiennes).
Par William Assanvo
Crédit photo: Présidence de la République française, C. Alix.
[1] Outre l’Afrique du Sud qui est membre du G20 (à titre national et non en tant que représentant et encore moins porte-parole du continent), le Président de Guinée équatoriale, Théodoro Obiang Nguema, en sa qualité de Président en exercice de l’Union africaine, le Premier ministre d’Ethiopie, Meles Zenawi, ainsi qu’un représentant du Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD) ont été invités au G20 de Cannes.
[2] Cf. Communiqué final du Sommet des Chefs d’État et de Gouvernement du G20, Cannes (France), 3-4 novembre 2011. http://www.g20-g8.com/g8-g20/g20/francais/pour-la-presse/communiques-de-presse/sommet-de-cannes-communique-final.1555.html.
[3] Bill Gates, "Mettre à profit l’impact de l’innovation pour financer le développement du 21ème siècle". Rapport préparé pour les dirigeants du G20 de Cannes, novembre 2011, p. 5. http://www.thegatesnotes.com/~/media/Images/GatesNotes/G20/G20-Documents/g20-report-french.pdf.
[4] L’engagement pris par les pays développés au début des années 1970, et renouvelé depuis (devant notamment être mis en œuvre d’ici à 2015 dans la même lignée que les OMD), de consacrer 0,7% de leur revenu brut national à l’APD demeure encore, pour la grande majorité d’entre eux, lettre morte.
[5] Interview du Dr Ibrahim Mayaki, Secrétaire exécutif de l’Agence de planification et de coordination du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), Les Afriques. http://www.lesafriques.com/actualite/l-afrique-assure-84-du-financement-de-son-developpement.html?Itemid=89%3Farticle%3D301170.
[6] Bill Gates, "Mettre à profit l’impact de l’innovation pour financer le développement du 21ème siècle". Rapport préparé pour les dirigeants du G20 de Cannes, novembre 2011. http://www.thegatesnotes.com/~/media/Images/GatesNotes/G20/G20-Documents/g20-report-french.pdf.
[7] Interview du Dr Ibrahim Mayaki, Secrétaire exécutif de l’Agence de planification et de coordination du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), Les Afriques. http://www.lesafriques.com/actualite/l-afrique-assure-84-du-financement-de-son-developpement.html?Itemid=89%3Farticle%3D301170.
[8] Communiqué final du Sommet des Chefs d’État et de Gouvernement du G20, Cannes (France), 3-4 novembre 2011. http://www.g20-g8.com/g8-g20/g20/francais/pour-la-presse/communiques-de-presse/sommet-de-cannes-communique-final.1555.html.
[9] Cf. http://www.g20-g8.com/g8-g20/root/bank_objects/14.Financements_innovants.pdf.
[10] D’autres pays y sont opposés, il s’agit notamment du Canada, de la Chine, des Etats-Unis, du Royaume Uni, de la Russie et de la Suède.
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