La question des financements innovants pour le développement s'est imposée au fil des années comme une préoccupation majeure susceptible de renouveler et de soutenir l'impératif de solidarité internationale face à des défis de plus en plus nombreux et complexes.

Encore récemment, lors du Sommet du G20 qui s'est tenu à Cannes (France) du 3 au 4 novembre dernier, cette question a fait l'objet de débat avec l'idée en chemin de mettre sur place une taxe sur les transactions financières. Afin d'évoquer cette problématique, nous avons posé quelques questions à Alain A. Ndedi*, expert en entrepreneuriat et stratégie et auteur de l'ouvrage "Financements innovants et développement durable en Afrique" publiée cette année.

A quelle problématique/besoin les financements innovants viennent-ils répondre et quels enjeux représentent-ils ?

Il s’agit d’un mécanisme destiné à lever des fonds pour le développement surtout dans les pays en développement: en Afrique, Amérique latine, Asie et en Europe de l’Est. Ces instruments sont caractérisés par leur complémentarité par rapport à l’aide publique au développement, par leur prévisibilité et leur stabilité. Ils sont étroitement liés à l’idée de biens publics mondiaux et visent aussi à corriger les effets négatifs de la mondialisation. Les financements innovants du développement ont été évoqués pour la première fois dans le cadre des Nations Unies, lors de la Conférence de Monterrey en 2002. En quelques années, le sujet s’est installé au cœur de l’agenda international. Il suscite un intérêt croissant de la part de nombreux Etats, des intellectuels, de la société civile et de l’opinion publique en général.

La nécessité de mettre en place des financements innovants marque-t-elle l’échec des moyens de financement traditionnels, l’aide publique au développement (APD) notamment ?

NON. Le terme ‘financements innovants’ désigne plusieurs types de mécanismes permettant de mobiliser des ressources complémentaires en faveur du développement. Ils ne vont pas se substituer aux modes de financer connus; mais les financements innovants doivent les renforcer.

L'intérêt pour les financements innovants du développement découle d’un double constat: d’abord l’aide au développement traditionnelle des Etats, malgré son importance (environ 120 milliards de dollars par an), ne permettra pas de faire reculer l’extrême pauvreté conformément aux Objectifs du Millénaire pour le Développement, ni de lutter efficacement contre la panoplie de maux que notre monde moderne présente; comme les changements climatiques. En plus, le marché et les flux privés sont d’abord attirés par les pays et les secteurs rentables et ne peuvent donc pas répondre aux besoins des pays les plus vulnérables qui sont censés bénéficier de ces financements.

De quelle nature sont ou seront ces financements innovants ?

Dans mon livre, j’ai pu recenser plusieurs mécanismes:

- la garantie d’achat futur;

- l’IFFIM;

- la lutte contre les flux illicites d’argent des pays pauvres vers les pays riches et des pays riches vers les paradis fiscaux…

- la philanthropie privée/contributions volontaires de solidarité;

- la taxe sur les billets d’avion;

- la taxe sur les transactions financières internationales;

- la taxe sur les transferts des fonds des migrants;

- la loterie mondiale ou la loterie humanitaire;

- la mobilisation de l’épargne nationale;

- la taxe sur les activités polluantes;

- la taxe foncière.

Par quels moyens devraient-ils être mobilisés ?

Les financements innovants s’appuient le plus souvent sur des activités qui ont le plus profité de la mondialisation: les transports, le commerce, la finance, l’immigration, l’industrialisation, etc. Ils constituent en plus de cela une ressource stable, prévisible, pérenne et coordonnée entre les Etats, qui est donc précieuse pour financer des besoins à moyen et long terme, comme l’accès à l’école primaire, les traitements contre le Sida (anti rétroviraux), la construction des infrastructures modernes et le développement de la culture de l’entrepreneuriat. Ils correspondent à un mode de gouvernance original associant des Etats aux niveaux de développement divers et des acteurs privés qui sont entre autres les fondations, les ONG et les entreprises.

Les financements innovants correspondent par conséquent à une intervention moderne de la puissance publique, qui peut lever directement des fonds, mais aussi favoriser et canaliser des contributions volontaires privées.

Comme évoqué précédemment, différents mécanismes développés pourront être adoptés.

Compte tenu du bilan plus que mitigé dans la mobilisation de l’APD par les pays développés, ses performances et son efficacité, discutables, et surtout dans le contexte économique et financier actuel, quelles assurances a-t-on que les financements innovants parviendront, un, à être effectivement mobilisés, et deux qu’ils seront effectivement alloués à des dépenses de développement ?

Les financements innovants constituent une ressource stable, prévisible, pérenne et coordonnée entre les Etats. Cette ressource est donc précieuse pour financer des besoins à moyen et long terme; comme l’accès à l'école primaire, les traitements contre le Sida (anti rétroviraux), la construction des infrastructures modernes, et le développement de la culture de l’entrepreneuriat, comme je l'ai dit précédemment. Le potentiel des financements innovants du développement est considérable.

Il est vrai qu’il faille reconnaitre que la crise économique mondiale mine les quelques efforts des pays développés visant à respecter les engagements qu'ils ont pris dans le cadre de l'aide publique au développement (APD) aux pays du Sud dans le cadre des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). Par exemple, un récent rapport de l’Organisation des Nations Unies (ONU) indique que les investissements annuels des pays donateurs s’élevaient à 115 milliards de dollars américains, alors qu’il en faut 150. Dans cet état de chose, la question que chacun de nous pouvait se poser est de savoir comment combler ce déficit si on voudrait atteindre les objectifs que les Etats s’étaient fixés en 2000 ? Vraiment, si rien ne change, on ne parviendra probablement pas à réaliser les OMD à moyen et à long terme.

Un point aussi important à soulever est celui des conséquences de l’insuffisance de l’aide publique au développement, car le nombre de personnes qui souffrent de la faim et vivent dans l’extrême pauvreté est plus grand qu’il ne l’a jamais été; de même celui du nombre de chômeurs et de travailleurs précaires qui gagnent moins de 1,2 dollars américain par jour. Selon les données de la Banque mondiale, la crise économique a entraîné plus de 200.000 décès supplémentaires parmi les enfants de moins de cinq ans.

Quel bilan a-t-on de l’efficacité des financements innovants mis sur pied à ce jour, notamment la taxe sur les billets d’avions mis en place en 2005 par la France pour soutenir le fonds UNITAID ?

Sur le plan sanitaire, plus de 536.000 femmes meurent chaque année pendant l’accouchement et les soins de santé maternels sont parmi les objectifs qui ont pris le plus de retard depuis l’adoption des OMD il y a 11 ans. Moins de chaque minute qui passe, une mère décède. Il faut rappeler que 99% de ces décès ont lieu dans les pays en voie de développement. Toutes les recherches confirment que vu à travers du prisme traditionnel de l’aide publique au développement, avec les incertitudes liées aux budgets annuels, les contraintes qui pèsent sur le financement public et la concurrence entre les diverses priorités régionales, sous régionales et nationales, l’optimisme serait synonyme de naïveté. Cependant, il existe un moyen de remplacer le paradigme traditionnel par un modèle plus acceptable au niveau international qui a déjà fait ses preuves, particulièrement en matière de santé. Des mécanismes innovants de financement permettent de faire des prélèvements sur les flux financiers internationaux sans perturber l’activité économique internationale dans son ensemble. L’un des exemples les plus connus est l’UNITAID; un organisme international patronné par l’ONU qui centralise les achats de médicaments. Financée par une petite taxe sur les billets d’avion qui a rapporté plus d’un milliard et demi de dollars depuis 2007, cette source de financement pérenne a donné un coup de pouce aux objectifs du millénaire en matière de santé, à savoir la lutte contre trois maladies qui ont des taux de mortalité les plus élevés: le sida, le paludisme et la tuberculose.

Comme avec l’instauration de la taxe sur les billets d’avions, des craintes ont été exprimées par certains sur l’impact d’une taxe sur les transactions financières sur les activités concernées (elle aurait un impact négatif sur le transport aérien ou encore sur les transactions financières qui se détourneraient des pays l’ayant mis en place), partagez-vous ces inquiétudes ?

Ces inquiétudes ne devraient pas exister. Je pense qu’il faut créer tout une équipe qui devrait s’occuper de ce projet. Et mettre sur pied des politiques de bonne gouvernance et de gestion. Mais une séparation entre ces fonds déposés dans un compte ne devrait pas faire problème.

Quels sont les mécanismes de gouvernance prévus pour gérer ces financements et assurer la transparence de leur collecte et de leur utilisation ou quels mécanismes devraient être mis en place pour assurer une bonne gestion de ces financements ?

La plus simpliste et efficace des moyens serrait de séparer ces fonds des budgets des Etats. Ils devraient servir à des projets préalablement connus et chiffrés. Mais avant cela, il faudrait créer un Fonds international où cet argent serait versé et mettre sur pied des mécanismes de transparence, d’éthique et de bonne gouvernance dans sa gestion.

Quelles sont les chances de mise en oeuvre effective de la taxe sur les transactions financières souhaitée et soutenue par plusieurs pays, en Europe notamment, mais qui ne fait pas encore l’unanimité au niveau mondial comme on l'a vu à l'issu du dernier sommet du G20 sous présidence française?

La taxe sur les transactions financières devrait être graduelle. C'est-à-dire, les pays adhérents à cette initiative devraient s’engager; et progressivement, ceux qui verront le mécanisme d’un bon œil un peu tard pourront les rejoindre. Mais on ne peut pas avoir l’unanimité sur le mécanisme avant de le lancer.

Quel serait l’efficacité d’une taxe telle que celle-là qui ne serait pas mobilisée au niveau international, mais uniquement par quelques pays ? Parviendrait-elle à mobiliser suffisamment de ressources susceptibles de faire face aux multiples défis en termes de développement, de lutte contre la pauvreté et à présent de lutte contre les changements climatiques ?

Si on ne peut pas avoir un million, on devrait se contenter de 1.000 dollars. La problématique est à ce niveau. Les pays intéressés doivent commencer, et je pense plus tôt serait le mieux. Le minimum d’argent mobilisé servirait même à créer une école en Afrique subsaharienne où des enfants étudient encore sous des arbres.

Interview réalisée par William Assanvo.

* Alain Ndedi est expert en entrepreneuriat et stratégie et chargé de cours des universités. Il est auteur de 7 livres, entre autres, sur le NEPAD, l’entrepreneuriat, la finance et la régulation des marchés financiers. Un de ses plus récents ouvrages est intitulé: "Financial markets regulations: theory and practice".

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