La décision tant attendue de l’Union africaine (UA) sur les propositions de sortie de la grave crise et impasse politique dans laquelle est plongée la Côte d’Ivoire depuis le second tour de l’élection présidentielle du 29 novembre 2010 a été annoncée ce 10 mars au siège de l’organisation continentale à Addis-Abeba (Ethiopie) à l’issue d’une série de réunions du Groupe de haut niveau de Chefs d’Etat mis sur pied pour faire des propositions de sortie de crise et du Conseil de paix et de sécurité de l’UA (CPS).

Comme on le pressentait (ce malgré les divergences d’interprétations des deux camps à l’annonce de la mise sur pied de cette énième médiation), ayant à plusieurs reprises été martelée par des dirigeants de l’UA et si l’on s’en tient à la feuille de route et aux termes de référence du Groupe de haut niveau, la position de principe et de départ de l’UA, à savoir la reconnaissance de la victoire d’Alassane Ouattara, l’a remporté et a une fois de plus été réaffirmé comme le postulat de base du processus de sortie de crise. Il semblerait donc que la posture prêtée à l’Afrique du Sud, dont le Président était membre du Groupe de haut niveau, ne l’ait pas emporté.

Il a ainsi été décidé qu’un Haut Représentant chargé de la mise en oeuvre de la solution politique d’ensemble entérinée par le CPS soit nommé. Ce dernier sera chargé de "mener à bien le processus de sortie de crise selon les modalités" arrêtés par le CPS et qui consisteraient à la tenue dans un délai de deux semaines maximum, sous l’égide de l’UA et de la CEDEAO, de "négociations entre les parties ivoiriennes afin d’élaborer un schéma de mise en oeuvre des propositions du Groupe de haut niveau telles qu’entérinées (…), avec l’octroi de toutes les garanties nécessaires pour tous les acteurs concernés, en particulier le Président sortant, S.E. Laurent Gbagbo".

Au vu des précédentes médiations et décisions prises jusqu’à présent par diverses institutions, on peut légitimement s’interroger sur la portée de cette décision, sur sa mise en œuvre effective et sa capacité à changer la situation et notamment le blocage tel qu’il se présente sur le terrain, dans ce qui ressemble bien à une énième péripétie dans le grand bond en arrière que la Côte d’Ivoire semble avoir opéré sur la voie tortueuse et sinueuse du retour tant attendu, souhaité et espéré à une paix, stabilité, reconstruction et réconciliation nationale véritable et durable.

Péripétie car il semblerait que rien ne soit véritablement nouveau dans la présente décision tant les médiations précédentes partaient déjà de ce postulat de base de la reconnaissance de la victoire d’Alassane Ouattara et mettaient tout en œuvre afin de lui permettre d’assurer l’effectivité de son pouvoir en s’assurant particulièrement du départ du Président Gbagbo à qui un certain nombre de garanties auraient été proposées. Péripétie encore parce que le camp du Président Gbagbo, qui n’avait pas personnellement fait le déplacement d’Addis-Abeba, pressentant sans doute cette issue, a déjà exprimé son opposition à ce schéma. Péripétie enfin car, au-delà de la position de principe entérinée et renouvelée par l’UA, l’objectif devrait bien être de sortir de l’impasse actuelle qui semble se renforcer avec les conséquences auxquelles on assiste avec la reprise et la multiplication d’affrontements sporadiques à l’Ouest et dans le Centre, l’insécurité dans certains quartiers de la capitale économique Abidjan et leur nombreuses victimes parmi les populations civiles et biens sûr les combattants des différents camps, sans parler des milliers de réfugiés et déplacés et de la situation humanitaire, sociale et économique qui se détériore progressivement.

Avec les deux parties installés dans des logiques différentes et à l’heure actuelle irréconciliables, avec le camp Gbagbo ayant une certaine maitrise du terrain et installé dans une logique de résistance, sûr du bon droit de ses prétentions et le camp Ouattara conforté par la légitimité internationale –CEDEAO, UA, UE, ONU, etc.- dont il peut se prévaloir, légitimité renforcée par cette décision de l’UA et sauf surprise dans le changement d’attitude de l’un ou l’autre des camps, comment cette décision supposée "contraignante pour toutes les parties ivoiriennes" pourrait-elle s’appliquer ; cela impliquerait tout au moins l’adhésion volontaire de toutes ces parties; or avec le refus déjà déclaré du camp Gbagbo qui assure l’effectivité du pouvoir (pouvoir certes limité dans l’espace, du fait de la partition de fait du pays depuis la rébellion de septembre 2002; pouvoir également chahuté par les "poches de résistance" dans des quartiers majoritairement pro-Ouattara d’Abidjan; pouvoir également acculé financièrement avec les décisions et sanctions prises au niveau sous-régional et international) on peut s’interroger sur les mesures et actions concrètes que l’UA (ou tout autre acteur) est prête à, non seulement envisager, mais appliquer, pour imposer ses décisions.

Apparaît alors l’option du recours à la force et son cortège de questions et d’incertitudes relatives notamment à sa faisabilité, la forme qu’il prendrait, ses objectifs, sa capacité à les atteindre, ses chances de succès, le risque de ne pas venir ajouter une épaisseur de complexité à une situation déjà particulièrement tendue sur le terrain, la maîtrise de ses effets dont certains mais pas tous pourraient être anticipés et contenus et d’autres pas, avec notamment une crainte d’engrenage et d’escalade…

Avec le risque réel de multiplication des confrontations armées, voire une reprise généralisée des hostilités vers laquelle la Côte d’Ivoire pourrait s’acheminer, l’accroissement de l’isolement diplomatique du tenant actuel du pouvoir, et chacun continuant à camper sur ses positions, reste à savoir où cela va mener et quelle attitude ou quelles mesures les différents acteurs nationaux et internationaux de cette crise, vont adopter soit pour desserrer ou essayer de desserrer l’étau international pour le camp Gbagbo, soit pour le resserrer encore plus davantage, en espérant que cela aura le résultat escompté pour le camp Ouattara, appuyé en cela par la "communauté internationale". Quel est d’ailleurs le résultat visé ? Permettre au Président internationalement reconnu de jouir de l’effectivité du pouvoir ? A quel prix et dans quelle condition ? Empêcher par tous les moyens le Président de fait à assumer toute l’effectivité du pouvoir en faisant le pari qu’il perdra progressivement ses soutiens et moyens ? Avec quelle efficacité et pendant combien de temps ? A quel prix ? Il semblerait que le dramatique film de la crise ivoirienne n’ait pas encore déroulé le fil de tous ses épisodes.

Par William Assanvo

Directeur de l'Observatoire de la Vie Diplomatique en Afrique (OVIDA)

* Les opinions et points de vue exprimés sont ceux de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de l’Observatoire.

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